Ginette Gablot

 Sur les traces écrites de Pierre Demers . Parcours et correspondance, Matthieu Lavallée, Montréal, 2025

 Sur les traces écrites de Pierre Demers . Parcours et correspondance, Matthieu Lavallée, Montréal, 2025 publié à compte d’auteur disponible chez Bouquinbec.ca ou sur amazon.com 

29 septembre 1939 : « Mardi, j’ai vu M Bruhat à l’école. Il ne doute pas que je sois agréé pour le labo de Joliot » 

19 mai 1940 : « J’ai vu hier M. Joliot. Il estime que j’ai déjà une moitié de ma thèse » 

Le Québécois Matthieu Lavallée est resté marqué par l’enseignement de son professeur de physique, Pierre Demers (1914-2017) et par les souvenirs de sa participation aux travaux nucléaires historiques qu’il égrenait pour son élève. Après avoir publié Projet Manhattan : Montréal au coeur de la participation du Canada à la bombe atomique américaine avec Antoine Théorêt, l’auteur vient de donner accès à la correspondance assidue que Pierre Demers a adressée à ses parents de 1931 à 1961. 

Ce journal quasi-hebdomadaire d’un physicien québécois méconnu des Français transcrit par Lavallée est un des rares témoignages « sur le vif » de la vie quotidienne d’un jeune scientifique à Paris à la fin des années 1930. Observateur méticuleux formé à l’école du botaniste, frère Marie-Victorin, fondateur de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences, Pierre Demers est admis à l’Ecole normale supérieure en octobre 1938. Il y obtient l’agrégation en 1939. Sur le vif, il fournit un emploi du temps précis qui mêle préparation de l’agrégation et déménagements du laboratoire de physique, rencontres propres à la vie normalienne, y compris celle des Talas (ceux qui von-T-à-la-messe), et vacances à la découverte de la France. 

Alors que la « Drôle de guerre » vient de commencer, il rejoint l’équipe de Frédéric Joliot et l’on découvre des collaborateurs peu connus comme le Vietnamien Ngụy Như Kontum ou l’« Étatsunien » Sherwood K. Haynes qui arrive le 12 octobre et repartira le 26 mai 1940. 

Du travail qui lui est confié dans le laboratoire placé sous le secret, on sait peu de choses. 

« M. Joliot m’a proposé un sujet très intéressant …L’abord expérimental est un peu déroutant : on me fait fabriquer des boites en cadmium, en fer blanc ou en cuivre, que l’on remplit de paraffine, d’acide borique ou de poudres variées. J’emploie une sources radioactive constituée de trois tubes contenant chacun 1/10 de gramme de radium, soit un capital 300 000 francs. Et j’étudie la radioactivité induite dans une feuille d’or… disposée convenablement au milieu de ces boites et de ce radium. » Si ce n’est que le 18 mai « M. Joliot estime que j’ai déjà une moitié de ma thèse » 

Après la fermeture du Laboratoire de synthèse atomique, Demers se dirige vers le Portugal d’où il rejoint le Canada. En 1943, il participe au laboratoire nucléaire secret de l’Université de Montréal où il retrouve une partie de l’équipe de Joliot, en particulier Halban avec lequel il continue à travailler. Ensuite, à partir de 1946, les lettres, toujours adressées à ses parents, partent du Centre d’études nucléaires de Chalk River, puis de Montréal, quand il devient professeur de physique à l’Université après avoir soutenu sa thèse à Paris en 1950. En 1958, il publie Ionographie : les émulsions nucléaires, principes et applications aux Presses universitaires de Montréal. 

L’apport du travail de Lavallée est considérable pour la connaissance sur près de trente ans du chercheur original que fut Pierre Demers et celle du monde qui l’entourait. 

En effet, les événements nous parviennent sans distorsions. Pierre Demers d’ailleurs ne s’en méfiait pas des souvenirs, lui qui n’écrivit-il le 10 juin 1940 « M. Joliot me suggère de quitter Paris au plus tôt par mes propres moyens », puis se remémorant en 2008 : « Joliot m’avait donné des instructions écrites ». 

On sait gré à Lavallée d’avoir voulu rappeler au lecteur le contexte scientifique et institutionnel de part et d’autre de l’Atlantique. Dommage que dans la comparaison qu’il donne des instituts du radium de Montréal et de Paris, il ne tienne pas compte des archives disponibles. 

Deux des annexes portent sur les travaux menés pendant la guerre. L’évocation du journal tenu par Halban pendant la guerre et celle des travaux « confidentiels » menés à Ivry comme à Montréal» insistent sur l’apport méconnu de Demers à cette recherche. Lavallée cite l’article « sur le neutrons lents » rédigé en France en 1940 mais qui n’a pu être publié qu’en 1946 au Canada. Je regrette qu’il ne soit pas inclus, le lecteur y aurait trouvé l’écho des travaux du doctorant de Joliot. 

Fondateur de la Ligue internationale des scientifiques pour l’usage de la langue française était polyglotte en 1979, ce passionné de botanique était aussi poète. Pierre Demers lors de l’itinérance de l’exposition au Québec 

Ginette Gablot gigablot@gmail.com